Hier et demain, ici et ailleurs

par l'auteure Vanessa Terral

L’Expédition du professeur Sand

En fouillant dans mes vieux textes, je suis tombée sur une nouvelle que j’avais écrite il y a deux ans environ pour Éclats de Rêves, qui s’avérait friand de récits sur sa mascotte, Barsimée Vromp Fridolin Coquecigrue (ci-dessous, une photo de l’animal).

 

 

 

L’annonce avait été postée à cet endroit du présent blog. Mais depuis, le texte a disparu du Net… jusqu’à aujourd’hui! Car désormais, vous pouvez découvrir dans la suite de ce post les formidables aventures du professeur Sand et sa rencontre avec Barsimée Vromp Fridolin Coquecigrue! 

 

Journal de bord du professeur Sand
Première partie

43e jour d’expédition

Je profite d’une pause de nos guides pour commencer ce quatrième journal de bord. Nous nous sommes éloignés du fleuve Amazone pour poursuivre notre route vers le nord-ouest. Miguel dit qu’il sait où il nous amène, mais après l’escalade de la chute d’eau de trente mètres, voilà dix jours, et notre passage sur une terre apparemment bien connue pour ses marabuntas la semaine précédente, j’ai comme un doute.
Mes précédents journaux, tombés lors de luttes acharnées contre la faune et les éléments, manqueront certainement à la communauté scientifique. Ils renfermaient de précieux renseignements sur l’emplacement d’un nid de dimension phénoménale construit par une espèce de moustiques géants inconnue, ainsi que sur les coutumes intrigantes d’une tribu d’aborigènes. Si la perte du premier ne me fut pas un grand déchirement – d’autant plus qu’elle me sauva de l’attaque d’un jaguar –, je regrette amèrement les deux suivants. Mais nos guides se lèvent, je continuerai mon compte-rendu plus tard. Si ce journal-ci ne tombe pas dans une eau infestée de piranhas et d’anacondas ni ne se fait déchiqueter par les griffes d’un tapir…

44e jour d’expédition

Si mes collègues de l’académie lisent ce journal, qu’ils n’aient crainte. Les taches rouges bizarres sur la couverture ne sont pas des gouttelettes de sang, mais les restes d’une intoxication alimentaire. Ces baies ressemblaient pourtant vraiment des groseilles !

45e jour d’expédition

RAS. Les moustiques se font de plus en plus nombreux à mesure qu’on approche de la saison des pluies.

46e jour d’expédition

Si mes collègues de l’académie lisent ce journal, qu’ils n’aient crainte. Les taches rouges bizarres sur la couverture sont des gouttelettes de sang, mais la flèche de cet autochtone m’a seulement effleuré l’oreille. On ne peut pas en dire autant au sujet de Miguel, mais bon, pour ce qu’il nous était utile…

47e jour d’expédition

La pause d’aujourd’hui devrait être un peu plus longue : une coulée de boue a coupé la piste et nos éclaireurs ne devraient pas revenir avant plusieurs heures. J’en profite pour décrire à nouveau l’animal après lequel on court depuis un mois et demi. Ça ne fera que la quatrième fois…
La coquecigrue d’Amérique du Sud a bien des points communs avec sa voisine pantagruélique. Toutefois, il ne s’agit pas d’un oiseau. L’espèce en question est un mammifère particulièrement peureux. D’ailleurs, sa morphologie s’est adaptée, à mesure de son évolution, à cette caractéristique principale. Ses grandes oreilles lui font repérer une menace sur plusieurs mètres. Son long nez lui permet de se désaltérer sans quitter son environnement de vue. Il possède aussi une stratégie de fuite des plus intéressantes. Il peut, grâce à son appendice nasal proéminent, expulser violemment de l’air et se projeter en arrière à très grande vitesse. Certains témoignages indiens citent même des coquecigrues qui donnent ainsi l’impression de s’envoler, ce qui peut expliquer l’origine de leur nom. Afin de faciliter ce repli crucial pour sa survie, la coquecigrue a développé des os creux, comme ceux des oiseaux, une capacité pulmonaire impressionnante pour sa petite taille ainsi qu’un pelage « à rebrousse-poil » pour ne pas s’accrocher aux lianes et autres végétaux.
Les coquecigrues vivent en tribu. Souvent, deux ou trois tribus se rapprochent lors de saisons particulièrement difficiles en termes de prédateurs. Les plus jeunes

Nos éclaireurs reviennent, je continuerai plus tard.

Journal de bord du professeur Sand
Seconde partie

51e jour d’expédition

Je viens d’assister à une scène extraordinaire ! Ce fut tellement inattendu que… Mais respectons l’ordre chronologique, dans le souci d’un esprit scientifique.
Depuis plusieurs jours, nous pouvions apercevoir autour de nous des signes de la présence de coquecigrues. Leurs nids caractéristiques, les empreintes qu’ils laissent autour des points d’eau, tout nous portait à croire que nous nous situions sur leur territoire. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous avons pu entrer en contact visuel. Et pour quelle occasion ! Nous sommes arrivés face à un drame terrible qui allait se jouer sous nos yeux. Les petits d’une tribu de coquecigrues se tenaient serrés les uns contre les autres face à un énorme jaguar. Entre le félin et eux, une coquecigrue mâle et adulte – sans aucun doute la sentinelle du nid – tentait de tenir en respect le prédateur féroce. Pour la première fois, un homme a pu observer un comportement agressif chez cette espèce. Moi, Sand, suis la première personne de science à pouvoir relater comment cette petite créature s’est gonflée et a brandi trompe, oreilles et queue nouée. En hérissant ses poils et en bloquant sa respiration au plus haut de sa capacité, elle a pratiquement triplé de volume. Sa queue fouettait l’air, agitant avec férocité la masse formée par le nœud et qui pouvait assommer l’un de ses congénères. Je remarquai d’ailleurs, selon la position vers l’extrémité extérieure dudit nœud, qu’il s’agissait d’un mâle dominant, ce qui se rapproche le plus d’un statut de guerrier pour ces créatures. Mais que pouvait-il faire ? Il devait bien avoir conscience de l’inutilité de son acte. Peut-être que sa diversion capterait l’attention du jaguar suffisamment longtemps pour que les petits s’échappent ?
J’offre ici mon mea culpa à la société scientifique. Je sais que notre mot d’ordre est de ne jamais intervenir lors de quelque cas de figure que ce soit en milieu naturel, cependant, je n’ai pas su garder mon calme devant une situation aussi poignante. J’ai saisi la balise d’alerte dans mon sac et j’ai tiré une fusée éclairante aux pieds du fauve. Celui-ci s’enfuit sans demander son reste. Après un instant d’hésitation, la coquecigrue en fit de même, suivie par les portées de la tribu. J’aurais juré qu’il m’avait regardé dans les yeux…

À présent, il ne me reste plus qu’à attendre l’arrivée de l’hélicoptère qui nous tirera d’ici. En effet, l’utilisation de n’importe quel élément de la balise d’alerte envoie aussitôt un signal radio de détresse. Bien que je n’aie pas prévu de rentrer aussi tôt, je ne suis pas mécontente à la pensée de retrouver le confort moderne.

1er jour de repos

Non pas que je souhaite narguer mes collègues scientifiques en narrant par le détail les diverses délices de l’hôtel où l’on m’a rapatriée (il serait dommage que vous regrettiez de ne pas m’avoir accompagnée lorsque je vous ai demandé de l’aide et de n’avoir pu profiter du jacuzzi, de la piscine sur le toit, du bar et du buffet à volonté, du service parfait, du sauna, du moelleux des sofas, du matelas d’eau et j’en passe…), mais cette journée revête une importance considérable dans le cadre de mon expédition.
En effet, en ouvrant mon sac de randonnée ce matin, j’ai eu la surprise de trouver la coquecigrue mâle de la veille qui s’y était glissé ! Moi, professeur Sand, suis ainsi la première personne à avoir ramené un représentant de cette espèce vivant de son milieu naturel. En raison de la vaillance dont il a fait preuve hier, j’ai décidé de le nommer du patronyme d’un grand homme de science, parmi les meilleurs explorateurs, le professeur Barsimée « Vromp » Fridolin, mon père.
Il ne me reste plus qu’à noter que Barsimée Vromp Fridolin Coquecigrue a déplacé le nœud de sa queue vers le centre de l’appendice, ce qui tend à signifier qu’il me considère comme le membre dominant de notre petit groupe. Je me demande quelles formidables découvertes je vais bien pouvoir faire en sa compagnie.

Commentaires Clos.